Souvenirs de Nobels

Les plus grands scientifiques ont eux aussi leurs bons et mauvais souvenirs de science ou d'école. Nous vous en proposons quelques exemples ci-dessous. Si vous en connaissez d'autres, contactez-nous !

 

Yves chauvin, Prix Nobel de Chimie 2005

Extraits de Eastes, R.-E. & Kleinpeter, E. (2008) Comment je suis devenu chimiste, le Cavalier Bleu, Paris.

 

« Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été malheureux dans les études. J'avais l'impression qu'on m'imposait des connaissances que je n'étais pas préparé à recevoir. Pour autant, je ne critique pas l'enseignement, ce serait trop facile. Non, je pense plutôt que le problème, le véritable blocage, était de mon fait et que, tout simplement, je n'étais pas adapté au système scolaire. »

 

« Probablement à cause de mes difficultés de compréhension, je n’acceptais pas l’autorité. Je passais mon temps à me rebeller et les répercussions en ont souvent été négatives, même si elles ont aussi servi ma vie professionnelle. Je ne veux pas dire par-là qu’il faut être un révolté ; lorsque des jeunes m’interrogent sur mon parcours, je prends bien soin de leur dire que je ne suis pas forcément un exemple à suivre sur tous les plans. Car j'ai beaucoup souffert de mon manque d'aptitude aux études, à tel point que tous mes cauchemars étaient liés de près ou de loin à un échec à un examen. Une angoisse qui ne m’a quitté que depuis que j’ai le Prix Nobel, soit bien des années après être parvenu à la retraite ! »

 

« Pendant la guerre, lorsqu'on se promenait en forêt, on trouvait facilement des munitions qui n'avaient pas explosé. Mes amis et moi en retirions les pains de poudre, et nous nous amusions à les faire exploser en comparant les différents mérites des cartouches américaines, allemandes et françaises. Comme nous étions en pension, nous devions naturellement cacher nos trouvailles afin de ne pas nous les faire confisquer par les surveillants ; nous les entreposions en général sous les toits de l'école. Je me souviens aussi avoir un jour bricolé une radio à galène (dont la jolie couleur des cristaux me fascinait), car nous avions alors du mal à capter Radio Londres ; il fallait, entre autres choses, mettre en contact une pointe métallique avec une impureté du cristal. J'ignorais bien évidemment à l'époque les raisons théoriques qui expliquaient qu'on puisse capter la radio ainsi, et j'avoue ne pas m'y être intéressé depuis, mais j'aimais beaucoup bricoler et, surtout, voir mes bricolages fonctionner. »

 

 

Primo Levi, chimiste et écrivain 

Extraits de Levi, P. Le Système périodique. Edition Albin Michel – 1989. Edition originale : Il Sistema Periodico (1975).

Il n'était pas Prix Nobel mais il aurait pu être Prix Nobel de Littérature. Il nous offre, dans cet ouvrage méconnu, quelques unes des plus belles pages sur la chimie.

 

« Le cour polycopié contenait un détail qui m’avait échappé à la première lecture, à savoir que le zinc, si tendre et délicat, si accommodant en présence des acides, qui n’en font qu’une seule bouchée, se comporte en revanche bien différemment lorsqu’il est très pur : alors il résiste obstinément à l’attaque. De cela on pouvait tirer deux conséquences philosophiques opposées : l’éloge de la pureté, qui protège du mal comme une cuirasse ; l’éloge de l’impureté, qui ouvre la voie aux métamorphoses, c’est-à-dire à la vie. J’écartai la première, d’un moralisme répugnant, et m’attardai à considérer la seconde, qui m’était plus congénitale. Pour que la roue tourne, pour que la vie vive, les impuretés sont nécessaires, et les impuretés des impuretés : même dans la terre, comme on le sait, si l’on veut qu’elle soit fertile. Il faut le désaccord, le différent, le grain de sel et de séné ; le fascisme n’en veut pas, il les interdit, et c’est pour cela que tu n’es pas fasciste ; il nous veut tous pareils, et tu n’es pas pareil. »

 

«  La vertu immaculée n’existe pas non plus, ou si elle existe, elle est détestable.  Prends donc la solution de sulfate de cuivre dans la rangée des réactifs, ajoutes-en une goutte à ton acide sulfurique, et tu vois la réaction de mettre en route : le zinc se réveille, se couvre d’une fourrure blanche de minuscules bulles d’hydrogène ; nous y sommes : l’enchantement s’est produit, tu peux l’abandonner à son destin et faire quatre pas dans le laboratoire pour voir ce qui s’y passe de nouveau et ce que font les autres. (...) Moi, je suis l’impureté qui fait réagir le zinc, je suis le grain de sel et de séné. L’impureté, mais oui, puisque c’est précisément au cours de ces mois que débutait la publication de La Défense de la Race, qu’on faisait de grands discours sur la pureté, et que moi, je commençais à être fier d’être impur. »

 

« Regardant autour de moi, je vis dans un coin une pile sèche commune. Voilà ce que nous allions faire : l’électrolyse de l’eau. C’était une expérience au succès assuré, que j’avais déjà exécuté plusieurs fois à la maison : Enrico ne serait pas déçu. Je mis de l’eau dans un becher, y fis dissoudre une pincée de sel, retournai dedans deux pots à confiture vides, trouvai deux fils de cuivre gainés de caoutchouc, les fixai aux pôles de la pile et introduisis les extrémités dans les verrines. Des extrémités des fils montait une minuscule procession de petites bulles : en regardant bien on distinguait même que de la cathode se libérait approximativement le double du gaz qui s’échappait de l’anode. J’écrivais au tableau l’équation bien connue et j’expliquai à Enrico que ce qui était écrit était exactement en train de se passer. Enrico ne paraissait pas tellement convaincu, mais il faisait déjà sombre et nous étions à demi engourdis par le froid ; nous nous lavâmes les mains et, ayant acheté en chemin un peu de gâteau de châtaignes, nous rentrâmes chez nous, laissant l’électrolyse continuer toute seule. »


« Le lendemain nous trouvâmes encore la voie libre. Le verre de cathode, délicat hommage à la théorie, était presque rempli de gaz, celui de l’anode était plein à moitié : je le fis remarquer à Enrico, en me donnant le plus d’importance que je pouvais, et en tentant d’éveiller en lui le soupçon que, sinon, l’électrolyse, du moins son application comme confirmation de la loi des proportions définies était de mon invention, le fruit de patientes expériences menées dans le secret de ma chambre. Mais Enrico était de mauvaise humeur et mettait tout en doute. « Qui te dit que c’est bien de l’hydrogène et de l’oxygène ? me lança-t-il malgracieusement. Et si c’était du chlore ? Est-ce que tu n’y as pas mis du sel ? » L’objection m’atteignit comme une offense : comment Enrico se permettait-il de douter d’une de mes affirmations ? C’était moi l e théoricien, et moi seul : lui, bien qu’occupant en titre (dans une certaine mesure, et seulement « par transfert ») du laboratoire, justement parce qu’il n’était pas en situation de se vanter d’autres mérites, aurait dû s’abstenir des critiques. « Eh bien ! nous allons voir », fis-je : je soulevai avec précaution la verrine de la cathode et, gardant l’ouverture dirigée vers le bas, j’enflammai une allumette et l’approchai. Il y eut une explosion, petite mais sèche et rageuse, la verrine éclata en morceaux (par chance, je la tenais à hauteur de la poitrine, et pas plus haut) et il me resta dans la main, tel un symbole sarcastique, l’anneau de verre du fond. »


« Nous partîmes en commentant l’événement. Les jambes me tremblaient un peu ; j’éprouvais une peur rétrospective et, en même temps,  une sorte de fierté sotte pour avoir déchaîné une force naturelle. C’était donc bien de l’hydrogène : ce même hydrogène qui brûle dans le soleil et dans les étoiles, et de la condensation duquel se forment, dans un éternel silence, les univers. »

 

 

Jean-Marc Levy-Leblond, physicien théoricien et épistémologue expérimentateur

Extraits de Le chercheur, le crack et le cancre", dans Impasciences, coll. "Points Sciences", Edition du Seuil février 2003. Il a influencé les deux dernières générations de médiateurs scientifiques, qui lui vouent le plus souvent admiration et reconnaissance...

 

« La plus grande désillusion de ma carrière scientifique, je l'ai éprouvée à ses débuts. Après des études secondaires et universitaires sans difficultés, qui m'avaient insufflé quelque confiance en mes capacités, j'abordais en doctorat de troisième cycle, la recherche. Pour la première fois il m'étais demandé de résoudre un problème, fort limité certes, mais dont personne, pas même mon directeur de thèse, ne connaissait la solution, ni la voie d'attaque précise : l'existence même de cette solution n'était pas garantie. Situation radicalement différente de celle des exercices scolaires, dont il est convenu qu'ils ontune solution, que le prof la connait, et dont on sait quelle partie du cours elle met en jeu... Pris au dépourvu, je dus faire la douloureuse expérience de mes limites intellectuelles. Après plusieurs mois, j'étais à deux doigts de renoncer à poursuivre une carrière scientifique si mal engagée, quand je compris enfin que je faisais l'apprentissage de ce qu'est un véritable travail de recherche, et que ce passage à vide était une initiation professionnelle. »

 

« Non que les choses aient changé beaucoup depuis. Toute nouvelle entreprise de recherche me replonge immédiatement dans cet état d'humiliante précarité mentale. A l'opposé de toutes les images d'Epinal, qui montrent la recherche scientifique comme un archétype de travail méthodique, conquête systématique et controlée de l'inconnu, c'est l'errance et la contingence qui y sont la règle. Précisément parce qu'il recherche ce qu'il ne connaît pas, le chercheur ne peut que passer le plus clair de son temps à explorer de fausses pistes, à suivre des intuitions erronées, à se tromper : la plupart des calculs théoriques sont incorrects, la plupart des manipulations expérimentales sont ratées-jusqu'au jour où... »

 

« Ainsi, le travail du chercheur professionnel ne ressemble-t-il en rien à celui du bon élève qu'il a sans doute été, et dont il a dû abandonner la trompeuse confiance en soi. Il lui a fallu dépouiller la peau du crack pour endosser celle du cancre : le chercheur dans sa pratique effective, ressemble beaucoup plus au "mauvais" qu'au "bon" élève. Son seul avantage sur les laissés-pour-compte de la science scolaire est qu'il sait la nécessité et l'inéluctabilité de cette longue traversée de l'erreur, de cette confrontation avec les limites de sa propre intelligence. Pourquoi donc, à l'école, ne présentons-nous pas ainsi la science, telle qu'elle se fait ? Les élèves les plus en difficultés n'y trouveraient-ils pas quelque réconfort mental. Peut-être même à aller recruter les futurs chercheurs parmi les étudiants en science les moins doués, leur économiserions-nous cette douloureuse phase d'initiation qui en stérélise plus d'un. »

 

« A quand un certificat d'aptitude professionnel à la recherche où l'on ne serait admis qu'au dessous de la moyenne ? »

 

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